C’était un soir d’automne, un vrai, avec des feuilles qui tombent, du vent froid et l’envie de rester chez vous. Un 20 octobre en bas de laine.Coup de téléphone.On me propose le Studio P, Dévadé, un texte de Réjean Ducharme apprivoisé et mis en scène sous forme de lecture théâtrale par Marianne Marceau.Tout ça dans le cadre de la deuxième édition du festival littéraire Québec en toutes lettres qui fait hommage à Réjean Ducharme,Rock Laplante, l’écrivain fantôme, appelez le comme vous voulez.L’équipe de L’Institut Canadien de Québec et ses partenaires avaient décidé cette année de fêter en l’honneur du talentueux auteur, dramaturge, scénariste et sculpteur québécois.
Exit la doudou.J’entre dans un Studio P tamisé et rempli au rebord. Ça parle, ça se questionne.Les lumières se ferment.Projecteur.Sur la scène deux hommes, Fabien Cloutier et Guillaume Perreault, et trois femmes, Sylvie Cantin, Véronique Côté et Laurie-Ève Gagnon, tous assis sur de grands bancs sauf une, en chaise roulante.À gauche de la scène un guitariste, Frédéric Brunet.
Dévadé, c’est l’histoire de Bottom et des autres Juba, Bruno, la Patronne et la voisine.Durant l’hiver, à Montréal, on ne sait pas exactement quand.C’est l’engouffrement de Bottom dans sa vie-poubelle, dans son amour pour Juba qui ne l’aime pas, dans son rôle auprès de sa Patronne.Il saute à pied joint dans sa vie, malgré tout.Il le sait, mais continue de se détruire. Dévadé, c’est un texte de Réjean Ducharme avec sa langue colorée et crasseuse et sa poésie touchante jouée par des acteurs excellents et mise en scène par Marianne Marceau avec finesse.
La lecture se finie, j’ai les yeux baignés de larmes, je souris.Le projet de Marceau a porté fruit, elle a rendu hommage au texte avec justesse et a ainsi partagé un peu de la folie de Ducharme à travers un texte extrêmement beau.Les acteurs ont campé leur rôle.Ils étaient sans faille.Ils reflétaient le mal de vivre, le questionnement, l’amour.Pour la presque heure que ça a duré, j’ai vu défilé devant moi la vie de Bottom et des gens qui parsèment son parcours.Et la musique du bachelier Frédéric Brunet était à point.Tout était en place pour nous faire entrer dans l’univers de Ducharme et nous y prendre.J’étais amoureuse. De Ducharme, de Marceau, du Studio P, de Bottom. Et c’est là que c’est arrivé, quand je m’y attendais le moins, je me suis coincée le pied dans le piège à ours de la littérature, dans les crocs de Réjean Ducharme.
Il n’y a pas si longtemps, c’était la fête d’un ami. Alors on s’est dit : " Quoi de mieux que de la bonne bière accompagnée de bons burgers?" Donc direction Chez Victor, rue Saint-Jean, l’antre du burger gourmet, de l’œuvre d’art en bouche. "Chez Victor, des hamburgers, c’est vrai, mais quels hamburgers! Ce petit resto en a fait un art copieux, juteux, divertissant et abondamment garni de tout ce que vous aimez", clame le publicitaire engagé par ce cher Victor! Une réservation pour un fêté plus tard, nous sommes tous au rendez-vous vers 19h. Plusieurs minutes s’écoulent avant d’être assis, un serveur arrogant, plusieurs quarts d’heure avant d’être servis, une nouvelle serveuse qui met tous les plats dans le centre, du genre on joue à "Qui fouille le plus dans le burger de l’autre pour trouver la sorte", sauf que là il n’y a pas d’animateur, des noyaux dans les olives, des burgers froids et des erreurs dans les commandes omises par les cuistots qu’aucun des membres du personnel, du laveur de patates frites au gérant de burgers, ne veut remplacer sans faire payer. Bref, un mauvais service. Mais bien au-delà de tout ce mauvais service, qui nous a tout compte fait rire, surtout après quelques bières, c’est la mine de tous les autres clients qui m’enrageait…
ils étaient heureux.
Eux, avait eu un bon service.
Eux, n’avait pas de noyaux.
Eux, n’avait pas la place sur le bord des chiottes.
Eux, étaient tous quadragénaire, touristes à la tête blanche, jeunes hommes et femmes d’affaire branchés et banlieusards venant ingurgiter un de ces burgers en ville.
Et là, la fameuse question me frôle, m’habite et m’assomme : "Avions-nous droit à un service aussi minable à cause de nos têtes de 18 ans et trois quarts? "
Oui.
Bang.
Évidemment. Notre traitement de deux de piques était du à notre âge, à notre tête mal coiffée, à nos vêtements dépareillés. Je ne critique pas le Victor, je critique les vieux. Les vieux vieux et les vieux jeunes. Dans la tranche de 28 à 99 ans. Je crie au meurtre de la jeunesse libre lorsqu’une Môdame de 45 ans me demande mon siège en avant alors que le bus est vide et que, moi, je suis chargée comme un âne. Je flagelle l’étroitesse d’esprit du bonhomme qui associe des jeans troués à notre matière grise lorsque tu parles et il te répond que "t’es ben cute, mais t’es pas encore en mesure de comprendre ça’’. Et je frappe l’arrogance de ces bons vieux travailleurs de ce bon vieux Victor (qui fait fichtrement bien des burgers, soit dit-en passant) qui ont snobé notre face pas de rides, nos cheveux pas blancs et notre portefeuille pas encore assez remplie pour commander trois bouteilles de vins en mangeant. Je crois en le respect mutuel peu importe l’âge, le respect de la différence, le respect.
Le respect.
Et bien agira en jeune, celui qui sera traiter ainsi le dernier. Pas une cenne de pourboire. Immature? Non. Je n’ai peut-être pas encore le droit à 18 ans et trois quarts d’avoir mon burger chaud, mais je peux au moins choisir à qui je donne du pourboire puiser de mon fond limité Desjardins.